DES DESTINS À NE

PAS OUBLIER

Interview d’Emmanuelle Friedmann pour son livre Jacques, l’enfant caché

L’histoire de Jacques, l’enfant caché est aussi celle de votre famille, pourtant vous avez attendu des années avant de l’écrire. Comment s’est fait le déclic ?

Depuis des années, je savais que je voulais raconter l’histoire de mon père et indirectement celle de la famille. Mais j’ai mis du temps à me sentir prête. Je voulais trouver la forme la plus juste pour rendre hommage à tous ceux qui n’étaient plus là. Je voulais transmettre à mon tour cette histoire, la grande mais aussi celle de mon père, enfant caché, orphelin d’un père résistant fusillé par les nazis, évoquer le courage de ma grand-mère. Je pense que la naissance de mes enfants a été décisive.

Quelle a été la réaction des descendants du pasteur Joussellin à l’annonce de ce projet de roman ?

J’ai été vraiment bouleversée de cette rencontre, de leur gentillesse et de leur simplicité. Ils ont accueilli mon projet avec enthousiasme tout en étant très modestes. Ils ne voulaient pas qu’on parle de leur père comme d’un héros, mais simplement comme d’un homme qui avait fait son devoir. Et pourtant le pasteur Jean Joussellin et toute sa famille ont bien été héroïques, ils ont sauvé 85 enfants juifs.

Et celle de votre propre famille ?

Ma famille proche a été très touchée que j’évoque ces souvenirs, que je rende hommage à ceux qui ne sont plus là, pour que la mémoire perdure. Tous savent à quel point mon père a été marqué par ces années de guerre et sa vie d’enfant caché.

Comment avez-vous effectué vos recherches ?

J’ai utilisé mes souvenirs, je ne saurais dire pourquoi, mais depuis que je suis petite, je mémorise tout ce qui peut se dire sur les membres de la famille, sur mon grand-père, sur les tantes et oncles que je ne connaissais pas, sur ceux « qui ne sont jamais revenus ». J’ai ensuite posé des questions à mes proches, notamment une cousine germaine de mon père. J’ai également utilisé un petit livre que m’ont donné les Joussellin avec le témoignage de leur famille. Et puis j’ai lu et regardé des récits d’enfants cachés pour saisir la psychologie de ces enfants qui, si jeunes, devaient oublier leur identité et s’adapter à toutes les situations pour survivre. Et puis, j’ai retrouvé un texte que mon père avait écrit où il évoquait cette période.

Ce mélange de fiction et de réalité vous a-t-il mis au défi d’une manière que vous n’attendiez pas ?

J’avoue que l’écriture de ce roman a été très difficile. Je voulais être à la fois la plus fidèle aux souvenirs et à la réalité historique sans négliger la trame narrative et romanesque. Et puis, lorsque j’éteignais mon ordinateur, j’avais du mal à quitter mes personnages. Les conditions de vie de ma grand-mère en particulier me hantaient. J’ai à peu près le même âge qu’elle à l’époque, et je me demandais comment j’aurais réagi à sa place, aurais-je eu le courage d’abandonner mes fils pour leur sauver la vie ?

Sentez-vous que Jacques, l’enfant caché a changé quelque chose dans votre rapport à l’écriture ?

Le prochain livre est toujours le plus difficile, mais celui-là m’a donné envie de continuer dans cette veine des romans familiaux, j’ai d’autres pistes à explorer, mes grands-parents maternels notamment. La France vit des heures compliquées, l’antisémitisme blesse encore.

Est-ce aussi pour les jeunes générations que vous vous efforcez de raconter ce morceau d’Histoire ?

J’ai envie de répondre à cette douloureuse question par deux citations. La première est du Rabbin libéral Delphine Horvilleur, « L’antisémitisme n’est jamais une haine isolée, mais le premier symptôme d’un effondrement à venir », et une autre de Karl Marx, « Celui qui ne connaît pas son histoire est condamné à la revivre ». Mais je dirais aussi que le pire n’est jamais certain. J’essaie d’être confiante, la France est un pays merveilleux et tant qu’il y aura des écoles laïques, publiques et obligatoires, il y aura de l’espoir !