Un témoignage d’amour

et de transmission

À presque 9 ans, Anny Duperey perd ses parents brutalement. De ce deuil impossible était né l’émouvant Voile noir.

Aujourd’hui la comédienne et écrivaine s’interroge : sommes-nous les héritiers des rêves inachevés de nos parents ?

Un livre album très personnel autour d’une recherche intérieure qui fait écho en chacun de nous.

INTERVIEW

Le rêve de ma mère poursuit les confidences littéraires entamées par Le Voile noir…

J’ai mis une dizaine d’années à me décider à l’écrire, et puis il est sorti d’un coup ! J’avais peur qu’il soit trop égocentrique, mais les lecteurs m’ont rassurée : ce livre fait résonner leur propre histoire, les questions qu’ils se posent. Une vocation semble une évidence, mais ne s’est-on pas laissé influencer ? L’idée est douce. Si c’est toi Maman qui a fait ça de là-haut, c’était bien !

 

Dans votre ouvrage, il est en effet question des moteurs inconscients qui donnent vie à une vocation…

J’ai recroisé Boris Cyrulnik il y a peu lors d’une conférence. Nous avons évoqué ces messages, ces injonctions que semblent nous envoyer les défunts. Je suppose que j’en ai eu sans m’en apercevoir, comme une ampoule qui s’allume. Je raconte dans le livre les deux cas où je n’ai pas écouté cette petite voix et où je l’ai regretté. C’est seulement à ce moment-là que je prenais conscience d’avoir été avertie.

 

 

Dans Le Rêve de ma mère, il est question de comédie, de cirque, de peinture, mais aussi d’écriture…

Dans ce livre, je m’interroge sur ce qu’il y a de hasardeux dans mon parcours, mais s’il y a un truc qui ne tient pas du tout au hasard dans ma vie, c’est l’écriture. Comédienne est un métier qui me va bien, mais je l’ai été sans en avoir rêvé. Je n’ai pas fait le parcours qui me permettrait de me dire que je suis peintre. Écrivaine, c’est ce que je suis peut-être avant tout, et c’était sans doute la première évidence.

 

Votre regard sur votre mère a-t-il changé au cours de l’écriture de ce livre ?

L’écriture m’a obligée à réfléchir vraiment au personnage de ma mère. C’est incroyable d’avoir mis 60 ans pour le faire ! Annie Ernaux, avec qui j’ai beaucoup de points communs (même génération, même région, même milieu…), écrit sur sa vie personnelle sous un angle sociologique. Je n’avais jamais considéré ma mère sous cet angle-là. Or j’ai pris conscience que la maternité avait obligé cette jeune femme de 23 ans à abandonner son métier de photographe et tous ses rêves artistiques. Retour à la maison pour être femme au foyer, les ailes brisées. J’avais noté qu’avant et après ma naissance, son regard sur les photos n’était plus le même. À l’époque on ne disait pas dépressive… Elle était « mélancolique ».

 

 

On sent entre vous et vos lecteurs une relation très particulière…

Je ne sais pas s’il y a d’autres auteurs dont la vie a été changée par ses lecteurs ! J’ai mis trente ans avant de me décider à écrire Le Voile noir, il m’a fallu quatre ans pour l’écrire. Je voulais qu’il soit le plus sincère possible. Je ne m’attendais pas à recevoir plus de 1800 lettres ! Cet échange, aussi intime qu’incroyable, (qui est devenu un livre, je vous écris m’a donné une confiance folle en mes lecteurs. Grâce à eux je suis descendue de mon pied d’estal d’orpheline blessée. C’est une aventure humaine incroyable, et je suis vraiment très fière que Le Voile noir soit aujourd’hui étudié à l’école et à l’université.

 

Ce livre est une nouvelle étape entre vous…

Quand Le Rêve de ma mère est sorti, j’ai fait une interview au salon du livre de Brive où je confiais avoir très peur de cette publication. Je m’effrayais moi-même d’avoir une telle confiance en mes lecteurs pour leur dévoiler des choses aussi intimes. Une dame est venue me voir ensuite à mon stand, elle m’a juste dit comme ça en passant : Madame, n’ayez pas peur, votre confiance honore vos lecteurs. Je l’ai remerciée et hop elle est partie ! Ce livre est celui d’une fille, mais aussi celui d’une mère… Ma fille (comédienne, ndlr) a eu un joli mot quand je lui ai dit qu’un jour, j’écrirai un livre sur le fait que ma mère a pu possiblement, de l’au-delà, me diriger vers une voie artistique. Elle m’a répondu : « Oh oui, fais-le, ce serait bien parce que c’est jusqu’à moi. »